Analyse du Q+, et les chevaux repérés pour la journée ( aucun copier/coller ). Tout connaître sur les courses : le B.A.-BA, les infos et articles hippiques sélectionnés...
En 2005, lorsque le programme classique des 3 ans a été réformé, le débat a été vif dans le monde socioprofessionnel. Ce débat n’est pas éteint. Nous l’avons encore constaté récemment, lorsque des entraîneurs français se sont exprimés contre le “nouveau Jockey Club” dans les colonnes du Racing Post.
Leurs propos avaient été précédés, quelques jours plus tôt, d’une interview accordée par John Magnier au Daily Telegraph, dans laquelle le propriétaire de Coolmore disait sa préférence pour les 2.400m comme distance de sélection des meilleurs mâles de 3ans.
Alors, faut-il être pour ou contre le “nouveau Jockey Club” ? En réalité, des nuances existent. Car, pour reprendre l’expression de l’historien Jean-Pierre Azéma (spécialiste du Régime de Vichy et de la Résistance), l’histoire des hommes ne s’écrit pas en noir et blanc. L’histoire est toujours “grise” – c’est-à-dire, selon Azéma, “ambivalente”.
Pendant l’Occupation, seule une minorité de Français fut résistante du premier au dernier jour ; et seule une minorité fut à 100% pronazie. Finalement, sur le sujet infiniment moins grave du “nouveau Jockey Club”, on retrouve une situation pareillement mbivalente, dans laquelle ceux qui sont à 100% “contre” et ceux qui sont à 100% “pour” sont entourés par une majorité divisée entre les deux approches. Exemples : certains entraîneurs se demandent à quoi cela servait de tout changer, puisqu’il ne s’agit selon eux que d’un glissement de calendrier ; certains ne sont pas tout à fait contre les 2.100m du “Jockey Club”, mais regrettent l’abandon d’un Gr1 au début du printemps (le “Lupin”) ; d’autres ne sont pas non plus de farouches opposants, mais déplorent la date du 14 juillet pour courir le Juddmonte Grand Prix de Paris, sur une piste trop ferme qui risque de marquer les organismes…
Certains entraîneurs, qui étaient plutôt contre la réforme y ont adapté leurs chevaux et ont, depuis, gagné le
“Jockey Club” sur 2.100m… ce qui ne les empêche pas d’y être toujours opposés, au nom de la sélection sur les traditionnels 2.400m. Beaucoup
– une majorité – ne se sont pas exprimés sur le sujet, ou ne souhaitent pas lefaire. D’autres, enfin, attendent encore avant de se forger un avis définitif,
car le recul (cinq éditions seulement) leur semble insuffisant pour pouvoir trancher.
Il est vrai qu’une course dite “de sélection” est organisée dans un but d’élevage. Or l’élevage est une affaire de temps…
CONTRE
Après la victoire de Le
Havre, le Racing Post a donné la parole à des entraîneurs français qui se sont prononcés contre le “nouveau Jockey Club”. Elie Lellouche a
précisé :« Définitivement, je préfèrerais que l’on revienne à l’ancienne distance [de2.400m, ndlr]. » De son côté, Carlos Laffon Parias, s’appuyant notammentsur la deuxième place
d’Hurricane Run, a dit : « Regardez ce qui s’est passé avec Hurricane Run et
Montmartre. Ce n’est plus le meilleur cheval qui gagne le “Jockey Club” et je ne considère plus cette épreuve comme une course classique. »
Concernant l’édition 2009, Alain de Royer Dupré avait déclaré sur Equidia : « Si la course s’était déroulée sur 2.400m, je pense que Beheshtam [qui a terminé
quatrième] aurait pu gagner le Jockey Club. »
Christophe Soumillon a lui aussi été cité par le Racing Post : « Nous aurions gagné sur l’ancienne distance. Le “Jockey Club” est désormais simplement une course préparatoire pour le Grand Prix
de Paris. J’aimerais un vrai Derby, de retour sur 2.400m. »
Les arguments des opposants au “nouveau Jockey Club” portent d’abord sur la course en elle-même : globalement, les 2.100m permettent aux milers
(comme Shamardal) de “voler” la course. Alors que les 2.400m constituaient un test de sélection bien différent des Poules d’Essai, ce qui aboutissait à
deux filières bien distinctes : celle du mile (vitesse) et celle de la distance dite classique (tenue). Par ailleurs, sans se focaliser sur le “Jockey Club” à proprement parler, certains
regrettent que la France, en modifiant sa filière de sélection, ait renoncé au Prix Lupin, qui était unGr1.
D’autres, aussi, déplorent que le nouveau programme classique ait en fait accouché d’un simple décalage dans le temps de quelques
semaines : en gros, le “Lupin” est devenu le “Jockey Club”, et le “Jockey Club” est devenu le Grand Prix de Paris. Ce déplacement dans la saison a, selon les opposants à la nouvelle
formule, l’inconvénient de faire courir les chevaux par une plus grande chaleur et sur des pistes plus fermes. Est particulièrement visé par cette
critique le Grand Prix de Paris : le 14 juillet, à Paris, il fait chaud et le terrain est léger à bon. D’où des risques pour les organismes des chevaux
(cf. Montmartre). >>
John Magnier : « Je ne pense pas que le raccourcissement de la distance ait amélioré le Prix du Jockey Club. »
Dans la semaine qui avait précédé le Derby d’Epsom, John Magnier (le boss de
Coolmore) avait accordé une longue interview au Daily Telegraph. Il y déclarait notamment :
« Quelqu’un a fait allusion cette semaine à l’influence du Derby dans le processus de sélection des pur-sang. À l’époque de Vincent [O’Brien], le Derby
était le point central de l’année, la plus grande course. Peut-être qu’il a maintenant perdu une partie de son
brillant, mais c’est la course où toutes les qualités d’un poulain sont testées.
Nous continuons à le soutenir et, de ce fait, à l’utiliser autant que nous le pouvons.
Nous courons ceux que nous estimons en droit de courir. C’est une chance pour eux de faire leurs preuves. Je sais
qu’il y a certaines personnes qui souhaiteraient raccourcir sa distance, mais ils l’ont fait en France, et je ne pense pas que cela ait amélioré leur
Derby. Je suis sûr que c’était une erreur. »
POUR
Dans l’esprit du Président Édouard de Rothschild, le “Jockey Club”, ramené à 2.100m, est devenu un “derby moderne”, resitué dans un contexte en évolution, qui assure un rôle essentiel dans le
processus de sélection des futurs grands étalons. Il est en phase avec le concept naissant de “courses durables”, largement développé désormais aux États-Unis à la suite du choc
Eight
Belles, puisqu’il s’agit en tout premier lieu de préserver l’animal en lui proposant une gradation de ses efforts, parallèle à sa croissance et à sa maturité. De plus, cette réforme est en phase avec les critères de sélection auxquels semblent adhérer une large majorité
d’éleveurs qui révèlent une désaffection pour les chevaux de tenue, ainsi, du moins pour la France, que pour les sprinters purs. Les derniers résultats
classiques de 2009 vont dans ce sens. En effet, si l’on consulte la liste des étalons ayant réussi cette année en Europe dans les courses classiques en France et en Angleterre, nous retrouvons
:
• Cape Cross, gagnant de Gr1 sur 1.600m (Sea the Stars, 2000 Guinées et “Derby”)
• Giant’s Causeway, gagnant de Gr1 de 1.600m à 2.100m (Ghanaati, 1000 Guinées)
• Noverre, gagnant de Gr1 sur 1.600m (Le Havre, “Jockey Club”)
• Verglas, gagnant de Gr1 sur 1.200m et deuxième de Gr1 sur 1.600m (Silver Frost, Poule d’Essai des Poulains)
• Pivotal, gagnant de Gr1 sur 1.000m (Sariska, Oaks)
• Elusive City, gagnant de Gr1 sur 1.200m (Elusive Wave, Poule d’Essai des Pouliches)
• Danehill Dancer, gagnant de Gr1 sur 1.200m à 1.400m (Again, Irish 1000 Guineas, et Mastercraftsman, Irish 2000 Guineas)…
Le seul étalon ayant fait carrière sur plus de 2.100m est Monsun. Gagnant de Gr1 sur 2.400m, il a donné Stacelita (“Diane”).
On notera aussi que la dernière victoire française à Ascot, celle de Vision d’État, valide et crédibilise le “nouveau Jockey Club”
puisque son gagnant 2008 confirme d’une façon éclatante, grâce à cette victoire anglaise dans les Prince of Wales’s Stakes cette année, qu’il est le meilleur mâle français de sa
génération. >>
André Fabre : « Préserver les chevaux en travaillant en progression »
Lorsque nous l’avons interrogé, André Fabre nous a rappelé qu’il avait toujours été sensible au problème de la correspondance entre l’âge des chevaux, la distance sur laquelle ils sont amenés à courir à tel ou tel moment de l’année, et la pénibilité de l’effort pour l’animal.
Il lui semble que le “nouveau Jockey Club” s’inscrit dans cette problématique, et qu’en ce sens, elle ne fait que prolonger la première réforme engagée il y a dix ans par Jean-Luc Lagardère pour les 2ans.
« D’une manière générale, je suis très attaché à courir mes chevaux en progression, et c’est pourquoi j’ai adhéré aux changements effectués, dont la réduction de la distance du “Jockey Club” est le symbole. La compétition, aujourd’hui européenne et mondiale, est devenue beaucoup plus intense et sévère pour les chevaux et leur organisme, et il s’agit donc de les préserver en travaillant en progression comme le nouveau programme nous y invite. »
Et qui de son pensionnaire Hurricane Run, dont beaucoup pensent qu’il a été la première victime du raccourcissement du “Jockey Club” ? « Hurricane Run n’a pas gagné son “Jockey Club”, et je le déplore, en raison de la monte de son jockey. Ainsi monté, il n’aurait pas plus gagné sur 2.400m. »
En somme, pour André Fabre, il n’y a pas matière à débat dans la
mesure où le “bon cheval” a forcément la vitesse pour vaincre sur 2.100m au printemps. C’est pourquoi, selon lui, le “nouveau Jockey Club”
réconcilie la sélection, le marché et la tradition.
Lorsque France Galop a réformé la filière classique, il l’a fait au nom d’une philosophie d’ensemble : assurer une progression graduelle des distances. Voici les principaux arguments qui expliquaient la réforme. Chacun pourra, avec le recul de cinq années, se faire son idée sur le sujet.
• Une augmentation progressive des distances
Le raccourcissement du Prix du Jockey Club s’inscrit dans une perspective d’augmenter progressivement la distance de la sélection classique des 3ans, en fonction de la maturité et de l’aguerrissement des compétiteurs : plutôt 1.600m en début d’année, autour de 2.000m dans la suite du premier semestre, puis 2.400m à partir de l’été et surtout à l’automne.
• L’intensité de la compétition appelle le progressif
L’animal et la concurrence se sont modifiés, et très rares sont les compétiteurs qui sont aujourd’hui capables d’affronter victorieusement plusieurs courses éprouvantes sur de longues distances. L’intensité de la compétition, internationale à ce niveau, demande une gradation des efforts. Les 2.400m au début du mois de juin peuvent être une épreuve marquante pour les compétiteurs qui y participent, à qui l’on demande d’aller au bout de leurs possibilités physiques et psychiques.
• Un test complet de sélection
Les 2.100m de Chantilly demeurent cependant un test de tenue. Un cheval qui serait dépourvu de toute tenue ne peut gagner sur les 2.100 m de Chantilly, du fait du profil de la piste qui monte vers l’arrivée. Un “Jockey Club” sur 2.100m appelle toutes les qualités, vitesse et tenue, requises par la sélection classique, sans pour autant demander aux compétiteurs un effort excédant leur possibilité à cette époque de la saison. Couru sur 2.100m, le Prix du Jockey Club devient un test classique idéal dans le contexte du début juin, dans la mesure où il demande à la fois tenue et classe.
• 2.100m de Chantilly : un parcours très sélectif
Dans la même direction, l’argument principal qui autorise la réduction de distance du “Jockey Club” est la sélectivité intrinsèque de la piste de Chantilly. Jamais les dirigeants de France Galop n’auraient émis l’hypothèse de courir un Prix du Jockey Club sur 2.100m à Longchamp ou à Saint Cloud. Les 2.400m de Chantilly ont toujours eu la réputation d’être plus difficiles que les 2.400m d’Epsom, ce qui pourrait surprendre mais est vrai. Pour preuve de cette opinion unanime parmi les “anciens”, la France a eu la chance d’avoir, dans les années 1970, des champions tels Blushing Groom et Irish River. Or les entourages de ces cracks, confrontés à l’échéance du test classique, n’étant pas assuré de la tenue de leur champion, ont décidé d’aller à Epsom plutôt qu’à Chantilly.
• Attirer plus de partants
La réforme a aussi pour but déclaré d’attirer vers le Prix du Jockey Club les gagnants et placés de la Poule d’Essai et des Guinées. Il est clair qu’un “Jockey Club” sur 2.100m représente une possibilité plus “accessible” pour ceux qui veulent s’essayer. La conséquence de cette “attirance” a été de revaloriser le prestige du “Jockey Club” qui a regroupé une quantité de partants supérieure avec les challengers venant de 1.600m comme Shamardal en 2005, Lawman et Literato en 2007, et Silver Frost et Le Havre cette année.
• Un “Jockey Club” correspondant aux critères de la sélection des étalons potentiels
Cette revalorisation du “Jockey Club” a été le signe d’une relance du niveau global de nos courses et de notreélevage. Il est trop tôt pour mesurer les effets de la réforme en matière de sélection de grands reproducteurs,si ce n’est que les débuts de Shamardal sont bons, ainsi que les yearlings d’Hurricane Run. Quels sont les facteurs qui dominent actuellement dans le choix des futurs étalons en Europe ? Une majorité d’éleveurs apprécie le critère classique de la preuve de tenue d’un futur étalon, mais cette tenue n’est réellement valorisée qu’à la condition que cet animal ait fait preuve de vitesse (comme Sea the Stars), soit dans sa façon de courir, soit dans les distances sur lesquelles il a excellé. C’est pourquoi le test de Chantilly sur 2.100m apparaît comme une conjugaison des critères que recherchent actuellement les éleveurs : un cheval de tenue capabled’avoir suffisamment de vitesse pour gagner sur 2.100m.
• 2.100m : distance classique… dans le “Diane”
La distance de 2.100m est-elle, oui ou non, une distance classique ? La réponse peut être positive au regard du Prix de Diane, dont le classicisme n’a jamais été remis en cause, malgré ses trois cents mètres de moins par rapport aux Oaks d’Epsom (2.400m).
• Le carrefour classique
La modification réalisée confère un statut de “ carrefour“ à ce test classique sur 2.100m. La course fonctionne alors comme une pré-zone de “bifurcation” qui décidera de la spécialisation du cheval :
- ou bien il montera vers 2.400m (Hurricane Run, Zambezi Sun, Montmartre)
- ou bien il restera sur les distances intermédiaires entre lemile et 2.000m (Shamardal, Aussie Rules, Lawman, Literato, Le Havre et Silver Frost qui vont sur le “Jacques Le Marois”)
Ce statut de “ carrefour de bifurcation”, conféré par la distance de 2.100m, permet de lutter contre une filiarisation précoce des compétiteurs. L’instauration d’un “Jockey Club” sur 2.100m retarde ces cloisonnements qui sont contraires à l’esprit de la sélection. En laissant
ouvertes toutes les options, il est une antidote à la filiarisation-spécialisation précoce qui
affadit la compétition et qui enfreint la vraie sélection qui est de faire émerger les meilleurs capables de gagner sur toutes les
distances.
• Resituer le Prix du Jockey Club par rapport au Grand Prix de Paris
Le nouveau Grand Prix de Paris (Gr1) en juillet sur 2.400m, permet aux meilleurs chevaux d’aborder, pour ceux qui le veulent, les 2.400m traditionnels avec plus de maturité et donc plus de résistance (cf. Rail Link).